Récit sur le Pèlerinage de Chartres : entre chrétienté et chauvinisme

Le Christ est « Roi des rois et Seigneur des seigneurs » d’après l’encyclique Quas Primas. Mais encore : « Souveraineté suprême et absolue sur toutes les créatures ». Pie XI nous enseigne que la royauté du Christ abolit le culte des nations, et même : elle abolit les barrières entre les nations.

Aussi, d’où vient que des randonneurs, qui sont certes aussi des frères dans le Christ, entendent marcher en portant des croix : 1/ sans Jésus crucifié (certes, le temps pascal est passé…) et 2/ sur lesquelles il se permettent d’écrire (certes, des noms de saints pour reconnaître les chapitres…).

Mais Dieu ne L’a-t-il pas doté d’un nom au-dessus de tout nom afin que devant Lui tout genou fléchisse ? (Épître aux Philippiens, 2, 9).

Même René Guénon avait plus de respect pour la croix ! Tout gros franc-maçon qu’il était dans son propre chapitre, et non des moindres en degrés, celui des Memphis-Misraïm – ceci avant de devenir musulman…

Cocasse qu’un Français converti sous le doux nom d’Abd al-Wâhid Yahyâ voit mieux la croix comme un symbole d’ampleur et d’exaltation que toute une génération de scouts et de croyants qui la prend pour un banc public sur lequel on peut y mettre du Tipp-ex pour marquer son territoire. Stat Crux dum volvitur orbis nous rappelle l’adversaire relativiste dans son Symbolisme de la Croix.

« La Croix demeure tandis que le monde tourne ».

La Croix demeure tandis que le monde marche, dirons-nous même !

Et quel monde !

Ce monde, lancé dans sa marche à partir de l’Église Saint-Sulpice de Paris, comme image du seuil du tombeau, est attendu à Chartres, cette Galilée où le Christ-Roi nous précède.

Ce monde qui, dès les premiers pas, verse dans la chanson paillarde proto-militaire, du type « Qu’est-ce qu’elle boit Marie ? » ou dans le « Glory Glory Alléluia, allons nous faire casser la gueule en choeur… ».

Marrant deux minutes et agaçant au bout de quinze, j’y ai vu comme une épreuve pour me plonger profondément dans le rosaire. Car, malgré ces chants martiaux (à défaut de chants mariaux) qui sont passablement défaitistes et infamants pour qui les entonnent, Dieu, dans cette marche, est présent.

Dans cette marche, Dieu le Père est en surplomb, éprouvant ses ouailles sous la chaleur et dans la lumière, à l'image des apôtres de la première heure ; avec Jésus le Fils en tête de file et le Saint-Esprit plane tout du long comme un ruisseau d'air serpentin qui soutient les siens.

Bon Père, Dieu ne sanctionne pas ses petits qui donnent dans le blasphème, comme lorsqu’un chapitre prie Lucifer par les paroles de Belle de la Comédie musicale « Notre-Dame-de-Paris ». Eh mais ! Si je voulais entendre des chansons de bar, j’aurais plutôt fait mon « pélé » au Quartier Latin ! Oui, ce point de vue est sûrement trop tradi – mais n’était-ce pas le thème du Pèlerinage ?

Voilà pour moi l’épreuve de la tolérance, l’épreuve de ne pas reprendre ces jeunes incongrus un par un, l’épreuve de calmer mon âme de Père du Désert propulsé dans un XXIème siècle pieux et décadent à la fois, qui accote églises et clubs libertins, basiliques et Moulin Rouge et qui confronte au plus haut de nos basses terres le saint Pape Léon XIV et Trump, le dégénéré.

Mais, de nouveau, Dieu est présent. Il est là pour nous éprouver tout en nous donnant la force de ses épreuves.

Comme lorsque très tôt dans Paris, peu après le départ, il me fit rencontrer un jeune homme de 25 ans qui, physiquement, rassemblait à une synthèse parfaite entre deux bons amis à moi, l’un brun et petit, l’un roux et aux traits très britanniques.

Il m’interpelle amicalement, et me dit que c’est sa première marche. Je lui réponds que moi aussi. On marche trois heures pour sortir de Paris, mais il dit mal supporter le soleil frappant qui se dresse lentement… puis ralentit le pas. J’y vois la main du Seigneur. Tout ce qui est bon et que je n’ai pas voulu vient de Lui. Or, il était bon que je soutienne ce jeune, moi qui m’exerce très régulièrement, tout au long de l’année, pour garder un souffle et une musculature à peu près décents afin de rester « fonctionnel » et « engageant ». Comprenne qui pourra…

Je reste avec lui, lui parle, reste positif, minimise la difficulté du terrain pour susciter du courage, jusqu’à ce que nous soyons rattrapés par un groupe de lycéens de je-ne-sais-quelle région… L’un parle très fort pour raconter ses déboires avec ses professeurs, et je ne m’entends plus penser. Ils nous ont rattrapés, mais ils semblent désormais marcher à notre rythme. Or, il y a bien trois choses que je déteste : les logorrhées, les endives et le nazisme.

Non que ces jeunes se revendiquaient de l’Übermenschen (contrairement à un Lyonnais que j’ai croisé et qui s’est dit maladroitement « la race supérieure des tradis » – qu’il essaye plutôt d’être un supérieur parmi les saints…), mais que leurs voix m’insupportaient ! Je priais alors mon compère de presser le pas. Mais son corps ne suivait pas. Alors je pressais soudainement le pas pour m’avancer de deux cents coudées dans le cortège, délaissant le camarade. Pris de remords, je priais d’autant plus fort pour son bien. J’ai tout de même fait ce que j’ai pu en lui récitant un chapelet durant son calvaire…

Celui-ci finira par me rejoindre bien plus tard, lors de la première pause dans un grand parc aux abords du petit Paris. On retire nos chaussures, son talon est en sang. Je vous déconseille la marque McKinley. Et dire que je pensais avoir commis une dépense somptuaire en déboursant 450 euros pour des premières chaussures de marche… Celles-ci me tiendront et me porteront jusqu’à la fin, finissant de m’en tirer avec une seule grosse ampoule sous le pied gauche (et des plaques urticantes sur les bras, le torse et les cuisses, mais je mets sur le compte des chants pouraves des chapitres français – ça me démangeait de l’écrire ! ).

Le Pèlerinage de Chartres, en effet, n’est pas une course de performance. Il faut y laisser son orgueil et prier. Ce sont d’ailleurs les deux seules activités vraiment productives pendant cette marche. Fort de cette compréhension inspirée par l’Esprit-Saint, je convaincs mon compère, vu sa souffrance, de rejoindre dès ce midi l’infirmerie, sans attendre le soir comme il l’envisageait.

Mais assurément, pour envisager de marcher 110 kilomètres en trois jours, il ne faut pas seulement avoir envie de chanter entre régionaux et de manger des saucissons-rillettes ; il faut être prêt à mourir pour le Christ. Mais, contrairement à certains, désarmé et sans haine.

Nous n’avons rien à craindre, car qu’il est bon d’être enfant de la Sainte Vierge ! comme le chantent les prédicateurs italiens. Pour Marie, renoncer à son confort est une joie : tout cul posé sur une herbe sèche et collante, sous le cagnard et au milieu de cinq cents pélos à l’hectare ; tout comme chaque « douche » en slip à la faveur d’un faible filet d’eau d’un robinet que l’on est trois à se partager ; ou chaque lever à 5h05, tandis qu’un essaim d’adolescents bavards auront fini de s’endormir vers 2h30 du matin.

Très étonnamment, sur cette route, tantôt plate et bitumée, tantôt bossée et pleine de branches, on ne s’ennuie pas (sauf lorsque Jean-Eudes se met à chanter Hisséo Santiano).

Sans bourse, et avec une seule tunique, on ne manque de rien.

On se sent poussé, emporté, la tête vidée des pensées inutiles (ce à quoi nous devons tendre tous à mon sens), avec pour seule envie : marcher cette drôle de Puissance et de savoir d’où vient la force qu’Elle nous donne.

Sur le parcours, Dieu est avec nous d’une infinie bonté, et il attend qu’on en soit de même avec le prochain. Il nous ménage les genoux et les têtes en nous offrant routes plates et chemins de forêts : du fait de l’homme rassurant ou miracle étourdissant et méconnu d’une nature rafraichissante.

Encore faut-il avoir conscience des limites de son corps, de son besoin en eau et en lumière et aussi ombre. Here’s comes the shades ! s’écrient les très photosensibles Irlandais ! Mes pensées pour le chapitre All saints of Ireland, drôles et sympathiques.

Encore faut-il aussi être à l’écoute de ses petites douleurs pour éviter qu’elles n’en deviennent des grosses…

Dans la forêt, soudainement, mon tendon de l’ischio-jambier supportait mal les bosses de terre. Je me suis donc paré, sans craindre l’opprobre, d’une bonne branche, légèrement courbée, pour m’en servir de béquille de marche.

Non, ce n’est pas de la triche. C’est de la prévention.

Puis ça fait d’autant plus pèlerin, et on parait ainsi plus malin que sous assistance respiratoire dans une ambulance de l’Ordre de la Croix de Malte… (je plaisante).

Très utile surtout au troisième jour de marche (le corps ne pouvant tellement récupérer en trois heures de sommeil), je présente désormais l’avantage de marcher plus vite et de dépasser les chapitres pénibles (autrement dit, les Français chantants).

Je me sens même pasteur de ses ouailles (des hôtes) de ces bois en traçant, par exemple, un passage vers l’infirmerie la plus proche aux pèlerins qui, portés par des camarades, n’arrivent plus à marcher.

Mes demandes étaient bien polies et disaient : « Veuillez faire un passage à gauche, s’il vous plait ; merci de vous placer sur la droite ; Monsieur s’il vous plait... ». Mes mots tranchaient avec les injonctions criardes des « gilets bleus », ceux-là mêmes qui sont chargés d’assurer aux véhicules l’espace suffisant pour circuler. Ils passeront trois jours à brailler, sans nuance et sans variation : « À DROITE, À DROITE… ».

Oui, l’évènement est bien de droite, et peut-être d’une droite qui manque d’inspiration pour son avenir et sa vie spirituelle. Mais c’est un autre sujet…

Je charrie, mais ils ont bien oeuvré sur les routes pour les limiter les accidents de la circulation pouvant entrainer des dommages corporels par choc avec un véhicule terrestre motorisé. Aucun accident ne sera d’ailleurs à déplorer, sauf concernant les trois fois mille malaises qui surviendront durant le parcours.

Dès lors, avec mon bâton, je me sens plein d’entrain et je ne ressens pas la fatigue, y compris durant les pauses.

Mais cet état de grâce perdurera jusqu’à la très décevante montée vers Chartres, où la dernière messe sera célébrée sur des écrans géants (et très dysfonctionnels) dans des parcs entourant la cathédrale. L’accès à la cathédrale sera même fermé, par ces gilets bleus assurément très zélés, pour éviter l’afflux de monde.

J’aurais peut-être commis un gros péché de colère si, au bout du rouleau, avec 110km dans les pattes et ayant dormi 3 heures par nuit, je n’avais pas croisé à l’entrée mon bon Curé qui venait de loin pour l’occasion.

Rien n’est au hasard… Absolument rien.

Mieux vaut le répéter toutefois : l’organisation et la logistique étaient impeccables : chemins bien balisés, horaires respectés et nos sacs bien livrés aux différents bivouacs. C’était la rigueur d’UPS avec l’efficacité d’Amazon. Si Notre-Dame-de-Chrétienté gérait le CAC 40… on aurait quelques points en plus.

Qu’importe, je garderai en mémoire mes montées et mes descentes de chapitre en chapitre, de Rhône-Alpes, les plus durs, aux Anglo-Saxons, que j’ai évoqués, sont de loin les plus fervents (disons-le). Chez eux, pas de pèlerin qui lâche un rototo après avoir dit le Gloria, ni bonshommes qui malmènent leurs chapelets en se fouettant avec (sauf pénitence particulière…).

Car, voici mon coup de coeur, entre deux chapitres français qui murmurent à peine le « Je vous salue Marie », sans passion, sans rigueur : nos amis américains, irlandais, ou anglais ont vraiment fait battre mon coeur..

Ce sont les chapitres du visionnaire Saint John Henry Newman, du brave Saint Thomas More, de l’excellent Saint Thomas Becket, pour lequel ma joie a été grande de voir le nom, pour avoir eu, à mes yeux, la conversion et la mort les plus exemplaires (oui, juste après Saint Paul…).

Ce sont aussi les chapitres de ceux, de Our Lady of the Holy Rosary aux Holy Innocents de Californie et Our Lady of Guadalupe, qui entonnent le rosaire en latin et avec force (et en pente relevée !) lors des six derniers kilomètres du parcours.

Moi, jouissant d’une force inédite, je me mis à chanter avec ce chef de chapitre, brave mais esseulé, microphone à la main et tendu vers l’arrière, pousser de grave « AVE MARIA, GRA-TI-A PLENA-… », tandis que ses camarades n’avaient plus d’énergie pour porter la voix.

Je pousse alors la chansonnette, comme lors de la Grand’messe du dimanche de 12h à l’ombre de la voûte. Pas pour moi, ni pour la postérité (je pars du principe que toutes mes oeuvres sont vaines sous le soleil, car tout le monde au fond se fout – et qu’elles n’intéressent qu’Un seul, Lui qui note tout dans le Livre de vie…).

Avec ce chant, j’explore les limites de mon souffle. C’est parfois dur, surtout en montée, mais – me dis-je – au pire, je meurs.

Et quelle fin de crever en chantant l’Ave Maria !

Saint Thomas Becket applaudirait peut-être.

Une fois la pente surmontée, retombant sur du plat, me revoilà cerné des chants de comptines monosyllabiques en VF.

Passer d’un chapitre américain catholique à un chapitre français, c’est comme passer de la saison 5 de The Chosen à la saison 17 de Plus Belle la Vie.

Mais au loin derrière, dans cette dernière ligne droite, je perçois, telle l’oasis dans le désert, un Pange Lingua retentir…

Le cantateur est compétent, et je ralentis, mais pas trop.

Sa voix est une source d’eau vive. Il est épuisé, mais porté. Je soutiens alors ses paroles, en appuyant les quelques syllabes que je connais de ce titre.

De mon souvenir, il s’agissait sûrement du même chapitre qui priait, la veille, un chemin de croix. Vu l’esprit post-adolescent de la présumée chrétienté française, ces Ora Pro Nobis m’ont ébloui de la même façon qu’un petit renard face à un phare.

Car, voulant mieux constater que condamner, cette chrétienté me semble plus prompte à chanter du paillard dans les villes et dans les campagnes qu’à chanter à la messe, où elle reste étrangement taiseuse…

L’important, me direz-vous, est d’avoir été en lien avec l’Esprit-Saint. Certes, et plaise à Dieu que nous le restions ! J’ai d’ailleurs appris que la spiritualité n’était pas qu’intérieure, mais qu’elle était avant tout une pratique extérieure. J’ai appris qu’il était bien beau de prier un chapelet et l’équivalent du bréviaire, mais mieux vaut pratiquer la charité et enseigner.

La plupart des laïcs semblent appeler à faire de leur vie une prière, et de la prière leur vie.

Donc je n’en voudrais pas à cette communauté, que je n’ai pas trouvé tellement enflammée de foi, qui ne m’a pas rendu une croix or perdue dans le « coin douche », ou ma médaille miraculeuse qui se trouvait pourtant dans mon sac. Je n’en voudrais pas non plus à ce jeune vingtenaire très nerveux de n’avoir pas le moyen de paiement pour se payer le dernier habit estampillé « Gardiens de la Tradition » et qui m’avait demandé cinquante euros à cette fin avec la promesse de me les restituer sur Wero. Il peut évidemment les garder, et Dieu rendra justice. Mais, soudainement, je n’étais plus sûr que le Pèlerinage de Chartres soit plus fréquentable qu’une manifestation de la CGT au Trocadéro. Et parmi ces deux évènements, je me demande encore où souffle le plus la charité…

Qu’importe.

Seul compte le règne du Christ-Roi. Et si j’ai été porté par l’Esprit-Saint, j’ai été éprouvé dans ma charité, confronté aux imperfections ce monde très vil, y compris aux miennes, tout comme à l’inexpérience et à l’ignorance de la jeunesse.

J’ai aussi pris en pleine poire tout l’esprit d’apostasie qui a frappé la France avec, me semble-t-il, sa sécheresse, son faible goût pour la prière, au grand dam de nos bons prêtres, dont, d’ailleurs, aucun, à ma connaissance, ne s’est évanoui durant cette marche.

La foi nous fortifie.

Dès lors, je propose à Notre-Dame-de-Chrétienté de bouter l’apostasie hors de Chartres, en bannissant de ses rassemblements les chants profanes pour imposer un rosaire complet et l’observation de la Liturgie des heures.

Ainsi saura-t-on que la chrétienté n’est pas qu’une étiquette, que le Christ doit être montré, fort de sa souveraineté suprême et absolue sur toutes les créatures (précité). Que le Christ n’est pas la culture saucissons-rillettes, et qu’il faut choisir entre idolâtrer la terre ou vénérer le Roi des rois, entre vivre du ventre et des yeux et aimer du coeur et de l’âme.

Alors conseillerais-je ce pèlerinage à un converti ? Non, si ce n’est dans des circonstances particulières : s’intégrer dans un chapitre étranger, où la liturgie traditionnelle est vraiment appréciée pour sa portée mystique, pas seulement pour se distinguer ; et où le catholicisme est vivace, verbal et chanté.

Le Christ doit être connu, mais certes on ne le voit pas. Alors comment conserver la foi ?, ai-je demandé à un prêtre américain que je voulais divertir tandis qu’il peinait dans la marche : you should stand with the rosary. Pragmatique.

Je n’ai d’ailleurs jamais aussi bien parlé et compris l’anglais, malgré la fatigue, que sous l’empire de cet Esprit qui plane sur le chemin !

Alors n’ayons crainte, ce pèlerinage a un potentiel d’évangélisation immense. Il convient néanmoins de l’écrémer avec un programme exigeant et pieux, car le Christ ne nous appelle pas à fonder des super-colos, mais à être ses témoins jusqu’aux extrémités de la terre.



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