Equalizer ; ou le parcours quasi-biblique d’un ange exterminateur
Equalizer, ça cause de John McCall, vétéran, semble-t-il des forces (ultra) spéciales qui mène une vie pépère. Il bosse en CDI chez Casto (ou son équivalent aux USA), lit ses petits bouquins, philosophe sur du Richard Melville et constitue une figure paternelle pour des filles sans père.
McCall, qui avait renoncé à son ancienne vie homicide (mais au service de la Patrie), reprend du service en décapsulant une bande de proxénètes russes. Ils avaient eu le tort de molester grièvement une de ces filles de la rue pour avoir été trop courageuse face à un gros pourceau qui avaient des fantasmes encore plus bizarres que d'avoir des relations avec une personne mineure.
Le monde est moche, les drames arrivent. Que peut-on y faire ? Mais McCall est hors du commun, sûrement que son entrainement, voire son conditionnement furent hors du commun. Ainsi va-t-il sans l'ombre d'une tension nerveuse : 1/ négocier avec le mal (démarche souvent vaine) pour racheter une âme contre monnaie sonnante ; et 2/ en cas d'échec des pourparlers, activer son chrono, comme au temps de son service pour procéder aux gestes les plus efficaces et mortels pour neutraliser l'ennemi :
De l'assaillant le plus proche, on dévie le canon vers l'adversaire le plus dangereux de la pièce. Puis on récupère un objet à droite et on le jette sur l'homme de gauche, et le plus hésitant finit par un tire-bouchon dans le bec. Il a voulu le flacon, il a eu l'ivresse.
L'usage de ce chrono ne sera jamais vraiment expliqué. Mais il me semble que McCall, en songeant à procéder à une tuerie en 19 secondes, ne mesure pas son temps d'activité avant d'être exfiltré, ni ses pas pendant l'action. Il calcule son efficacité.
Je n'y connais rien en matière d'interventions des forces spéciales, mais un mec comme "Aton" ou "Philippe B", ancien du GIGN, nous renseigne que chaque seconde en mission est une denrée précieuse. Plus on va vite, plus on diminue les risques. Plus on s'accapare le temps, plus le terroriste en est soustrait.
McCall, et le lien avec la figure du justicier est un peu simple, semble pouvoir invoquer des grâces toutes particulières en activant son chrono de guerre... bien qu'il "hésita" avant le combat à renouer avec son ancienne vie quand, à l'échec des pourparlers avec Vladimir le sadique, il se mit à claquer trois fois la porte de sortie. A-t-il eu un tic nerveux ? Sûrement pas. A-t-il voulu semer la confusion ? Peut-être pas. A-t-il eu un conflit intérieur ? Certainement.
Une force plus grande que lui, quelque chose qui relève du monde invisible, semblait lui dire : "au boulot".
Avec son talent surnaturel pour tuer, l'Equalizer s'est fait Éhoud, deuxième juge d'Israël, liquidant le gros roi Moab qui retint captif le peuple élu durant huit ans :
21 Éhoud étendit la main gauche, prit le poignard sur sa cuisse droite et l’enfonça dans le ventre du roi. 22 Même la poignée entra après la lame, et la graisse se referma sur la lame, car Éhoud n’avait pas retiré le poignard du ventre du roi. 23 Alors Éhoud sortit par l’escalier extérieur, après avoir fermé derrière lui les portes de la chambre haute et mis le verrou (Livre des juges, chapitre 3).
Rusé et redoutable, McCall est l'ange des vulnérables. Sa force est aussi de paraitre faible. Ventripotent et le visage un fatigué, ce n'est pas le Denzel de Training Day.
Soit.
Denzel Washington est un chrétien carabiné et, me semble-t-il, il a toujours pris soin d'interpréter des rôles de fictions MORALES !
Ce mot fait peur, mais c'est le plus beau : MORALE.
Facile de produire des tragédies, à la Antoine et Cléopâtre et Roméo et Juliette. Plus ardu de trouver des fins heureuses, car nous ne sommes pas complètement configurés pour tendre au bien, sauf grâce surnaturelle.
Raison pour laquelle Denzel choisit de jouer MacBeth avec les Frères Cohen, sans doute la tragédie la moins tragique, voire la plus héroïque.
Denzel, égalisateur de justice, joue avec naturel. Pas en chrétien dont le catéchisme interdit toute homicide, mais en évangéliste qui aime la Bible. Quitte à délaisser le message de paix et de miséricorde des Saints Évangiles.
Denzel, égalisant, n'interpréta pas une figure du Christ, non pas comme une image de Dieu, mais comme une certaine idée de Dieu, regardé comme l'Éternel vengeur des peuples.
Mais prêtons à Washington un peu de modestie, en tant qu'ici l'image de l'ange exterminateur qui reprit les premiers nés d'Egypte (Exode 12:23) comme l'Egypte prit les nouveaux-nés d'Israël (Exode 2, 1-6), ou qui décima une multitude (2 Rois 19:35), ou qui raya le roi Hérode de l'existence à cause de son orgueil (Actes 12:23)...
L'action de McCall interroge donc notre rapport à la radicalité et au mal. Est-ce un mal de tuer l'auteur d'un plus grand mal ? Pas si l'on en a l'autorité, comme le rappelle Saint Paul (Romains 12;19 et 13;4). Comme écho au "Rendez à César" du Christ Jésus (Matthieu 22:21). Est-ce mal d'être radical, dans un monde où le mal est plus que radical ? Je tends à penser que le bien radical est entre les mains de Dieu, et que l'homicide restera un mal. Car, selon une règle intangible : qui "vivra part l'épée, périra par l'épée" (Matthieu 26, 52).
Danger sur ceux qui se feront "Equalizer", bien que la justice terrestre soit imparfaite...
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