De la charité des détenus
L'abus de langage est une drogue dure. Aussi, serais-je tenté, pour parler des détenus, de dénoncer la haine sociale, les bureaucrates, les hypocrites et d'autres gens bien installés dans le système.
Ces distinctions me porteraient à proposer des hiérarchies et des catégories, jusqu'à malheureusement, suggérer que certains soient "en-dessous", et d'autres simplement "sous".
Alors pas de débat, ni catégories arbitraires (même si ça me démange).
Que du vécu.
Et du vécu pour démontrer que des prisonniers, ceux que l'on considère "en-dessous de tout", ont bien plus de coeur qu'on ne le pense.
L'amour de profundis
Pas la sous-version de Baudelaire (oups), ou celle d'Oscar Wilde, mais l'originale :
Si tu gardais le souvenir des iniquités, Éternel, Seigneur, qui pourrait subsister ? (Psaume 130)
Subsiste alors, pour un petit lascar de 50 ans et de 100 kilos, une petite lumière qui brille à la flammèche pour une femme dévouée et elle-même passablement brisée.
Lui est en prison pour 5 années pour une participation de (très) loin à un cambriolage violent (il dormait quand c'est arrivé ; on lui a imputé quelques actes de repérages...).
Elle a deux grands enfants et subit une misère terrible du méfait du père de ceux-ci. Conflit de société, droit de garde, injures et harcèlement, tout y est... L'homme est plus qu'un loup pour elle.
Mais voilà, elle a dit dans des auditions policières qu'un certain taulard était l'homme de sa vie. Mieux encore qu'elle souhaitait finir ses jours avec lui et qu'elle se fichait pas mal de ce que la bonne société pensait de ces transports...
Aussi, lui, il fait tout pour sortir par libération conditionnelle... On y travaille, et cela consiste à faire bouger à bras-le-corps ce grand édifice fortifié qu'est la justice française.
Pour l'heure, l'attente ne passe qu'à la pensée de ses retrouvailles avec celle avec qui il correspond si bien, au parloir, par téléphone et par l'esprit
Mon âme compte sur le Seigneur, plus que les gardes ne comptent sur le matin.
Et pour lui, comme par la plupart, il est certain que Dieu prend d'autres noms : amour et liberté.
Le père de famille accusé de grands maux
Il a été accusé d'un viol conjugal, et a pris 13 mois de détention provisoire pour cela. 13 mois sans avoir été jugé...
Celui-ci est en liberté depuis plus d'un an.
Il est issu d'une communauté où l'on aime Vishnu et le travail de 9h à 23h dans la restauration.
Aussi les préjugés peuvent aller bon train...
Mais au cours de sa détention, cet homme fast-food n'avait qu'une idée en tête : voir son petit enfant de 2 ans.
Oui, qu'importe qu'il s'est dit injustement accablé par sa femme, il a fallu qu'un avocat complètement taré foute une pression monstrueuse à force de requêtes et de plaintes pour que ce réprouvé obtienne une date d'audience et soit jugé avec mesure.
Mais seuls la Sainte Vierge et son divin fils Jésus-Christ sont dignes de louanges. Et ils doivent être glorifiés pour avoir éclairé le coeur de ce proscrit de n'avoir tenu rancune envers sa femme.
"C'est par lui que tout est venu à l'existence, et rien de ce qui s'est fait ne s'est fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas arrêtée" (Saint Jean 1, 1-18)
Au parloir, comme à l'audience, des larmes coulaient abondamment sur ses joues sèches quand on parlait de ses enfants.
"J'ôterai de votre corps le coeur de pierre, et je vous donnerai un coeur de chair" (Ézéchiel 36:26).
Est-ce à dire que le système fonctionne et que la prison suscite la contrition ? Pas du tout. La prison suscite l'isolement et la rumination - et ni l'un ni l'autre ne suscite l'introspection.
La charité se révèle dans la fonction sacrale qu'est celle d'aimer.
La détention aurait toutefois pour seul mérite de dépouiller l'homme de soi-même et de ses biens pour qu'il reconnaisse ce qui lui est essentiel : un amour parfait.
"Il n’y a pas de crainte dans l’amour, l’amour parfait bannit la crainte ; car la crainte implique un châtiment, et celui qui reste dans la crainte n’a pas atteint la perfection de l’amour" (Première lettre de saint Jean, 4:18).
En somme, le détenu qui aime est supérieur au citadin dont la vie est une longue série de craintes. Le premier reçoit mieux la lumière, conscient d'être dans les ténèbres, tandis que le deuxième n'est même pas conscient d'y être.
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